Le Dernier Banquet : la passion à cru

Le Dernier BanquetLes critiques français ont royalement ignoré le dernier roman historique de Jonathan Grimwood, Le Dernier Banquet. Pas très inquiétant en soi : combien de bons livres leur échappent ? Des dizaines tous les ans sans doute. Les journaux britanniques, quant à eux, en ont fait l’éloge. « Un chef-d’œuvre », clame The Times ; « Le portrait vivifiant d’un pré-révolutionnaire français », selon The Guardian. Le pire vient des mauvais traitements réservés à l’ouvrage par les lecteurs français sur leurs sites internet et autres blogs. En voici un florilège non exhaustif :

« J’ai détesté ce livre.

« Les passages bien écrits sont peu nombreux.

« Si je voulais lire un livre de recettes, j’en aurai acheté un directement.

« J’ai été déçu car la promesse n’est pas tenue. »

En France, seuls le libraire de Saint-Maur, Gérard Collard, et sa complice Marina Carrère d’Encausse** ont osé se lever vent debout contre cette entreprise de démolition qui a toutes les apparences d’une exécution publique. Au gibet, Le Dernier Banquet ? Pas si vite !

Dès le début du livre, la première scène reste en bouche : un enfant assis à côté d’un tas de fumier dans une cour d’écuries grignote des scarabées dont le jus lui coule sur le menton. L’auteur ajoute : « Les scarabées ont le goût de ce qu’ils consomment ». L’enfant n’apprécie que les coléoptères noirs, car les marrons ont un goût amer. Ainsi ces premières pages campent une subtile saveur entre le plaisir et la répulsion. Un fil rouge tenu par l’auteur tout au long du livre qui met en scène la vie du jeune aristocrate. Seul survivant de la famille, Jean-Marie Charles d’Aumout est recueilli par le vicomte Louis d’Anvers, aide de camp du duc d’Orléans, lui-même régent du jeune Louis XV. Dès l’accession de Louis XVI au trône, Jean-Marie sent que son univers est menacé. Les révolutionnaires ne tarderont pas à le déposséder de ses terres, de ses chers animaux et de son paisible château. Mais jusqu’au bout, ce passionné d’absolu leur opposera son idéal d’une manière que l’on ne peut exposer sans révéler la fin du livre.

Toute sa vie, l’aristocrate atypique ne connaît qu’une obsession, guidée par ses longues journées d’abandon passées à déguster des insectes pour toute nourriture : trouver le goût parfait. Une recherche dans laquelle il ne se fixe aucune limite ni pudeur. Il cuisine lui-même les mets les plus exotiques, dont les recettes ont été piochées par l’auteur dans un livre bien réel. Quelques scènes crues émaillent l’ouvrage mais elles ne versent jamais dans la vulgarité. La recherche de Jean-Marie le pousse dans tous les retranchements des tabous de son époque mais aussi des sujets qui restent sensibles dans nos sociétés contemporaines, comme le secret familial, le mariage forcé, la sexualité féminine…

Alchimiste des saveurs, Jonathan Grimwood nous convie à un banquet dont on ne ressort pas indemne. Il invente une recette piquante liée à une écriture charnelle qui a sans doute bousculé quelques lecteurs un peu trop tartuffe pour qu’on les suive. Le Dernier Banquet nous semble au contraire une bousculade salutaire du « littérairement correct », la gastronomie touchante d’un épicurien rebelle qui voit son monde s’effondrer.

M.A.G.

*https://www.youtube.com/watch?v=aGnJq160nzI

**http://www.allodocteurs.fr/blogs/le-blog-de-marina-carrere-d-encausse/le-dernier-banquet-de-jonathan-grimwood_870.html

 

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Paul Veyne, l’histoire sans peine

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Et dans l’éternité je ne m’ennuierai pas, Paul Veyne, Le Livre de Poche

Paul Veyne est à l’antiquité romaine ce que Jacqueline de Romilly est à l’histoire grecque : une somme d’érudition assortie d’une plume à la portée de tous. Diplômés de hautes écoles, professeurs avec un grand P, membres du collège de France ou de l’Académie, la passion de leur sujet éclaire une volonté de partager l’histoire avec le plus grand nombre. Si leurs livres sont épais et savants, tous deux se sont aussi fendus de quelques livres courts, de vraies flèches éditoriales, 300 pages tout au plus. Dans cette catégorie, on trouve les souvenirs de Paul Veyne au Livre de Poche, sous le titre énigmatique « Et dans l’éternité, je ne m’ennuierai pas ». S’il prévoit de ne pas s’ennuyer au ciel, heureux de consacrer son repos à ses livres et à sa chère histoire, on doute par ailleurs que Paul Veyne ait jamais ennuyé quiconque, tant il préparait sa poignée d’heures de cours hebdomadaires avec le plus grand soin. Suivre son enseignement devait captiver son auditoire, même l’élève assis au fond de la salle près de la fenêtre ou du radiateur. S’il croit en l’éternité, c’est avant tout sous l’angle de la transmission des savoirs.

Ces mémoires de Paul Veyne nous convient sur les hauteurs d’un esprit cultivé depuis son plus jeune âge. Enfant, la découverte d’un tesson d’amphore fixait le destin de cet être volontaire, déterminé. L’enseignement de l’histoire sera sa boussole. De ses études à l’Ecole normale supérieure, des turbulences de mai 68 à ses premiers postes d’enseignant, en passant par une furtive adhésion au parti communiste, son verbe humble et léger nous captive jusqu’aux sommets de son âge vénérable, malgré lequel il tient toujours le plus haut du pavé des historiens français. Aujourd’hui encore, l’auteur du remarquable « Comment le monde est devenu chrétien » exhorte les étudiants à choisir des carrières à l’aide d’un repère simple : ce qui les intéresse. Peu importe qu’il s’agisse de timbres poste ou de la sexualité des empereurs romains. « L’intéressant ne s’explique par rien, il n’est pas utile, ni égoïste, ni altruiste, il n’est pas nécessairement rare, précieux ou beau : l’intéressant est désintéressé ». Moralité : si vous choisissez une voie qui ne vous intéresse pas profondément, votre vie professionnelle sera nulle*. Paul Veyne vous aura prévenu ! Pédagogue et toujours étonnant, il dépeint aussi sa vie privée, sans fard ni trompette. C’est le côté le plus touchant de ce livre de souvenirs, Prix Femina 2014 : cerné de plusieurs suicides de proches, d’une euthanasie, du décès prématuré de son fils et de la perte de repères de sa compagne, sa constance et son honnêteté lui ont permis de garder au coeur et en tête ses points cardinaux : l’amour du travail, le goût de transmettre, le sens de l’humour, l’humilité des plus grands. Un grand tourbillon d’histoire, d’émotion et de sagesse.

M-A.G.

*Régalez-vous et écoutez-le détailler ce propos dans cette vidéo issue de l’émission La Grande librairie : https://www.youtube.com/watch?v=Cq7fbd3KF9E

Et dans l’éternité je me n’ennuierai pas, Paul Veyne, 278 p., Le Livre de Poche 2016, 7,10€

Trois femmes courage dans un roman de feu

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Gaelle Nohant, La Part des flammes, Le Livre de Poche

Violaine de Raezal, Constance d’Estingel, Sophie d’Alençon… trois femmes aristocrates à la fin du XIXe siècle, dont les destins s’entremêlent autour du même événement funeste : l’incendie du Bazar de la Charité à Paris. Le 3 mai 1897, la fine fleur de l’aristocratie parisienne se presse à cette kermesse du bon cœur qui brasse le tout-mondain. Subtile esquive pour se soustraire à la domination masculine, le bénévolat fournit de multiples occasions pour échapper à l’autorité d’un père, d’un frère, d’un mari. La valeur d’une femme en cette fin de siècle ? Trois fois rien, même dans la haute société : on leur a enlevé le peu de droits gagnés de lourds combats dans les décennies précédentes. Les trois femmes tiennent un comptoir dans l’entrepôt de la rue Goujon. Installé dans une petite salle de projection, l’un des premiers cinématographes diffuse ses vapeurs d’éther et d’oxygène qui enflamment les rideaux. En moins d’un quart d’heure, le bâtiment se transforme en tombe de feu. Des dizaines de personnes y périssent dans des conditions atroces, parfois piétinées par de nobles gentlemen pensant plus à sauver leur peau qu’à se sacrifier pour ce qui porte jupons. Ce sont les cochers, les cuisiniers, les palefreniers qui risquent leur vie pour tenter de sortir du brasier qui une marquise aux cheveux brûlés, qui une comtesse à la peau déjà rongée par les flammes.

L’aristocratie féminine est décimée. Parmi les victimes, la duchesse Sophie d’Alençon, sœur de Sissi impératrice d’Autriche. Constance et Violaine devront désormais vivre sans la formidable énergie de leur amie, trouver le courage de renaître de ce feu qui les a consumées, accepter leur passé, lutter pour leur liberté. C’est l’une des périodes de l’histoire les plus dures pour les femmes, qui avaient le choix entre le destin d’ange du foyer ou celui de femme de mauvaise vie. Entre le mariage forcé ou la cornette, entre la réduction au silence ou l’internement en asile psychiatrique. Pour gagner un peu d’indépendance, il fallait laisser un peu de soi dans le brasier, à l’instar de cette part de flammes que les pompiers abandonnent à l’appétit du feu pour sauver ce qui peut l’être.

Un roman féministe ? Oui et non, en tout cas pas tout à fait car ce serait trop simple. Gaëlle Nohant tisse dans ce deuxième roman des fils narratifs bien plus complexes. Il y est question des duels qui continuent de régler les affaires d’honneur de ces messieurs, de la presse de l’époque et ses journalistes de talent, des réactions de l’Eglise après le drame (on tenta de faire passer l’événement comme une punition de Dieu contre l’instauration de la République), de l’hostilité aux communards, des débuts de la psychiatrie. Quatre années de recherche dans les archives numériques ont permis à l’auteure de s’immerger toute entière dans son sujet. Porté par une écriture qui creuse la vérité dans sa délicatesse, ce roman présente aussi une construction des plus intelligentes. Gaëlle Nohant fait voler le lecteur de destin en destin pour le laisser au milieu d’une scène tragique et ainsi le tenir à sa merci jusqu’au prochain rebondissement. Les personnages semblent sans lien, puis le tissu romanesque les regroupe autour de l’incendie qui les éclate de nouveau, chacun face à sa solitude, avant que la fine adresse de Gaëlle Nohant les réunisse au service de son histoire. Ainsi explore-t-elle ses personnages sur plus de cinq cents pages, grignotant à chaque chapitre un peu plus de connaissance de leur passé, levant un peu plus à chaque page le voile de leurs secrets. Il est édifiant qu’un livre habité d’un tel souffle romanesque soit resté longtemps sans éditeur avant que Héloïse d’Ormesson le repère l’année dernière (il raffle le Prix du Livre France Bleu et le Prix des Lecteurs 2015), et que Le Livre de Poche en fasse son miel à juste titre en 2016. Car ses personnages, comme le feu, sont sans concessions. Un brasier littéraire qui crépitera longtemps dans la mémoire enfiévrée de ses lecteurs.

M-A.G.

Gaelle Nohant, La Part des flammes, Le Livre de Poche 2016, 545 P., 8,60€

Bonne pioche à Saint-Maur en Poche

smPoche-2016-popup-01-v2-copieLe temps aussi a plus d’un tour dans sa poche : le salon Saint-Maur en Poche se tient depuis 2008 dans l’est parisien, pourtant je ne m’y suis rendue pour la première fois que ce dimanche 19 mai 2016 ! Près de 200 auteurs ont accepté l’invitation à rencontrer leurs lecteurs sur la place des marronniers pendant deux jours. Parmi les signataires, le fameux journaliste, le plus américain des romanciers français, l’insolent et séduisant végétarien qui a dirigé les meilleurs magazines d’information de ces vingt dernières années, j’ai nommé Franz-Olivier Giesbert. Les éditions Flammarion rééditent justement la biographie qu’il a consacrée à Jacques Chirac (800 pages tout de même…). L’occasion parfaite pour me faire dédicacer mon exemplaire ; pendant ce temps-là, l’homme que j’aime lui tirera le portrait. Par le FOG alléchés, nous voici à la recherche d’une place où nous garer dans le centre ville de Saint Maur, aux environs de midi. L’espace est couvert de tentes blanches, alignées sur cinq rangées environ. Passés les contrôles de sécurité, je ne sais plus où donner de la tête. Des livres de poches partout ! Des poches par centaines ! Par milliers ! C’est à devenir folle !

 

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A l’honneur cette année, la littérature anglophone, vivante, diversifiée, enrichissante. Les dizaines de « Union Jack », de « stars and stripes » et de Queens Elizabeth décorent les stands. Derrière les auteurs sont déployés de larges panneaux de couleurs présentant des recommandations de lecture… en vert fluo. Une vieille habitude exportée par les organisateurs qui les sèment dans leur grande librairie de Saint Maur, La griffe noire. Gérard Collard y règne en maître, grand gourou de l’enthousiasme, manitou en chef des conseils de lecture, flanqué de son adorable acolyte Jean-Edgar Casel. On les apercevra dans certaines allées où l’on peut à peine se croiser, envahies de lecteurs de tous les âges. L’homme que j’aime, l’œil gourmant et le Leica aux aguets, disparaît dans sa course à l’image. Très vite, je repère Maud Mayeras, cheveux verts et large sourire. Au diable les conventions, je suis « cash » et j’assume en lui disant tout de go que je n’ai lu aucun de ses livres ! C’est une vidéo de la librairie La griffe noire qui a attisé mon intérêt pour Reflex. Ce deuxième roman diabolique de la romancière originaire de Limoges donne, paraît-il, un sacré coup de frais au polar français. Nullement vexée, et même ravie, la jeune auteur au teint de porcelaine éclate de rire et me souhaite la bienvenue dans son univers. Pour ma première dédicace, c’est une plume amicale et pleine de bonne humeur qui me griffonne un exemplaire. Ce salon commence bien !

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La pêche aux perles rares se poursuit dans des rangées où la foule des lecteurs gonfle et tourbillonne comme à marée haute. Saint Maur en Poche est un salon populaire, à l’ambiance bon enfant, loin des personnalités sophistiquées de l’édition parisienne. On y discute littérature sans se connaître, on y aborde des inconnus qui convoitent le même ouvrage que vous sur un rayonnage, on s’y perd à loisir. Entre deux piles de livres réapparaît l’homme que j’aime. Nous nous mettons en quête de l’ami FOG, notre cible numéro un, mais au détour d’une file, patatras ! Nous apprenons qu’il a annulé sa séance de dédicaces. Ah, le traître ! Peu importe, son absence ne nous gâchera pas la journée. Changeons le fusil d’épaule. Taïaut ! La chasse aux poches est ouverte !

Mon œil est attiré par une couverture on ne peut plus romantique, du genre Downton Abbey dans les montagnes rocheuses : Le Pays du nuage blanc, par Sarah Lark. Deux adolescentes lorgnent le volume. Un bandeau flatteur annonce « La saga néo-zélandaise aux 2 millions de lecteurs ». L’air candide, j’aborde les jeunes filles en leur demandant si elles connaissent cette série. Sourire rendu un peu niais par des bagues de fer aux dents, elles m’en vantent les mérites et m’informent que le premier volume se trouve plus loin, dans une autre rangée. Plus tard, je mettrai la main sur ce qui ressemble bien à une pépite de lecture. Les ados s’y connaissent en livres palpitants, et parfois je m’affranchis des lectures trop sérieuses.

Tignasse noire hérissée sur la tête, Anne B. Ragde ressemble à un savant un peu maboul mais sa coiffure n’a d’égale que sa gentillesse. Accourue de Norvège avec son interprète, elle parle délicieusement l’anglais. Je viens justement de commencer le premier tome de sa série sur la famille Neshov, La Terre des mensonges. J’attrape un peu au hasard un autre livre de son cru, La Tour d’arsenic. Consciencieuse, elle écrit d’abord mon prénom sur une feuille de brouillon afin d’éviter toute faute d’orthographe dans la dédicace. Anne B. Ragde n’est jamais avare d’une petite attention pour ses lecteurs. Son interprète lui explique ma folle consommation de livres : quand on passe 15 heures par semaine dans les transports parisiens, on est rangé dans la catégorie des lecteurs boulimiques. L’écrivain qui vient du froid roule des yeux effarés et accepte joyeusement de se prêter à une séance de photo. Je suis aux anges…

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13h30, les estomacs crient famine. Il nous reste une heure pile avant la venue de Gaëlle Nohant. Son dernier roman, La Part des flammes, c’est mon coup de cœur de l’année, le livre dont j’ai parlé à tous mes amis, toutes mes collègues. Quelle histoire ! Le 4 mai 1897, l’incendie du bazar de la charité à Paris décimait l’aristocratie féminine la plus dévouée aux bonnes œuvres. A cette époque, les femmes de la haute société n’échappaient pas plus que les autres à la domination masculine. S’investir dans le bénévolat était le seul moyen de se soustraire à l’autorité d’un père, d’un frère ou d’un mari, quand ce n’était pas le curé qui décidait de votre vie à votre place. Solidaires, volontaires, déterminées, ces femmes qui ne peuvent renaître que par le feu vous laissent époustouflé sous la plume délicate de Gaëlle Nohant. Sens du rebondissement, construction littéraire, intelligence de l’intrigue, je ne taris pas d’éloges. Malheureusement, j’ai laissé mon exemplaire à la maison. Qu’à cela ne tienne, j’en rachète un pour la dédicace, ainsi qu’un autre pour ma mère qui fêtera bientôt son anniversaire. Incroyable, me voici devant l’auteur. Tout de suite, je lui raconte quel grand moment de lecture j’ai vécu grâce à elle : « Votre livre m’a vraiment mis une claque ! » Gaëlle Nohant apprécie mon enthousiasme. Je lui confie que j’ai dû me retenir de ne pas tourner des pages pour me soulager plus vite d’un suspense insoutenable. Elle est douce, discrète, si accessible. Ce livre lui a valu quatre ans de recherches, de réécritures, de travail. Une dédicace, c’est un moment particulier, une rencontre où se mêlent admiration et timidité. On craint d’ennuyer l’auteur, mais on voudrait tant lui dire…

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Je termine avec Angela Huth. Son chapeau de paille lui donne l’air d’une paysanne de l’Amérique profonde. Il ne manque plus que la salopette en jean avec des pommes de terre dans les poches. En même temps, elle a tout de la romancière anglaise, qu’on imagine écrire des polars en sirotant du thé au fond d’un manoir. Comme Anne B. Radge, je l’ai découverte grâce à une vidéo de La griffe noire. Il faut dire aussi que je suis bon public : il suffit de me vanter les mérites d’un livre pour qu’un sentiment d’urgence s’empare de moi. Il me faut ce livre à tout prix ! Quand rentrent les marins, le dernier ouvrage d’Angela Huth paru en petit format, a raflé le prix Saint-Maur en Poche du roman étranger. Je ne l’ai pas encore lu, mais il paraît que la dame sait mieux que personne décrire l’univers des femmes qui ne s’en laissent pas conter. Le regard complice qu’elle me jette me donne un délicieux frisson.

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Mes péripéties s’achèvent par un douloureux passage en caisse. Je balaie d’un revers de porte-monnaie mon budget initial de 50 €. Car avec les poches, on ne gagne rien à être avare, n’est-ce pas ?

Si vous voulez en savoir plus, quelques liens utiles :

Le site du salon Saint-Maur en Poche : http://saintmaurenpoche.com/

Le site de la librairie La Griffe noire : http://www.lagriffenoire.com/

et la page YouTube qui va avec : https://www.youtube.com/user/griffenoiretv

Et voici, rien que pour vous, un petit reportage photo ! Vous pouvez cliquez sur les images pour les agrandir. A l’année prochaine, pour l’édition 2017 !

 

 

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M-A.G.

Agatha Christie : arsenic et vieilles querelles

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Qui ne connaît pas Hercule Poirot ou Miss Marple ? Depuis des décennies, les personnages d’Agatha Christie tiennent le haut du pavé dans les librairies ou sur le petit écran (dans des adaptations plus ou moins heureuses). Et pourtant, la reine du crime excelle dans un autre genre que le policier pur et dur : le roman psychologique. Publié en 1952 sous le pseudonyme de Mary Westmacott, Ainsi vont les filles nous fait découvrir une autre facette de l’écrivain à la plume de sang trempée dans l’arsenic. Conçu à l’origine comme une pièce de théâtre, ce court livre de 300 et quelques pages nous plonge dans le Londres d’après-guerre. Ann, jeune veuve encore désirable, rencontre Richard, un bourgeois poète et esseulé. Mais Sarah, la fille d’Ann, n’entend pas laisser les tourtereaux bousculer son petit confort, et surtout remettre en cause sa relation exclusive à sa mère. Les chamailleries commencent, piquantes, puis de plus en plus cruelles, acides et venimeuses comment peuvent l’être les relations mère-fille. Les éditions du Livre de poche rééditent en petit format cette perle matinée d’amour filial et de perversité. L’extrême habileté d’Agatha Christie à faire sentir au lecteur la possible issue de l’intrigue, pour mieux l’en détourner quelques pages plus tard, rend la lecture de ce roman palpitante à souhait. On dit qu’il fut inspiré par les relations tourmentées entre Agatha Christie et sa fille Rosalind. Plus d’un demi-siècle après sa rédaction, Ainsi vont les filles reste d’une étonnante modernité, de même que les moyens par lesquels mère et fille peuvent s’empoisonner la vie…

M-A.G.

Ainsi vont les filles, Mary Westmacott, 315 p., Le livre de Poche 2016, 6,60 €

Zola, de Z à A

“Les maisons ne mentent jamais. Quand ils parlent d’eux-mêmes les gens s’entourent de superstructures auxquelles ils finissent par croire. Mais le lieu où ils ont choisi de vivre, inévitablement, dit tout d’eux”, raconte Marcel Jouhandeau, dans ses Chroniques maritales. Quand Valentine del Moral nous invite à Médan dans la maison d’Emile Zola, elle ne ment jamais, et pour cause : avec le célèbre écrivain et Chez Zola, l’ouvrage qu’elle dédie à sa mère – “A Lily de Richemont, incomparable maîtresse de maisons qui ont toujours aimé être sous sa douce dictature” – elle partage la passion de la vérité que nul artifice ne saurait masquer.

A l’origine, après la signature du contrat qui la liera pour de longs mois aux Editions de Fallois, un peu comme tout le monde, elle ne se connaissait pas une attirance excessive pour l’écrivain naturaliste que la collégienne découvrit dans les pages frémissantes d’Au Bonheur des dames et qui en resta là, posant sa tête endormie sur le point final du Ventre de Paris en guise d’oreiller. Avant que de nombreuses années plus tard, telle la Belle au Bois dormant, elle se réveille sous les baisers à l’encre du prince Emile. Pourtant, ce n’est pas la menace du fouet brulant d’un retard dans la date de remise du manuscrit qui lui fit découvrir dans le même souffle l’écrivain et l’œuvre, mais la maison de Médan elle-même, quand elle en trouva la porte secrète, celle qui s‘ouvre sur le grand cœur d’un homme digne de ce nom.

Bannière vissée à Nana, la première tour flanquant la rustique demeure, la devise de Valentine del Moral flotte au-dessus de ces 220 belles pages qui tournent encore longtemps dans nos têtes après nous avoir enivrés comme le manège vénitien de notre enfance : “Emile, dis-moi où tu habites, qui tu hantes, qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es”.

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Impossible de résumer le flot d’histoires qui coule paisiblement ou tourbillonne dans la fureur de la Seine si proche, la quatrième de couv’ sert à cela. A quoi bon se triturer les méninges pour mieux formuler ce que l’on y proclame : “Médan, c’est le portrait craché d’Emile qui se révèle, à son contact, bâtisseur fantasque, moderniste déclaré, directeur de ménagerie, jardinier éclairé, cycliste enragé, amphitryon débonnaire et surtout photographe de génie” ? Nous n’y avons donc pas touché. Juste au pédigrée de l’auteur, il nous faut rajouter que Valentine del Moral, diplômée de l’Ecole du Louvre et de Muséologie, libraire en livres anciens, chroniqueuse, est aussi journaliste et aphoriste devant l’Eternel, et qu’elle cultive une qualité suprême : elle sait faire partager ce qu’elle aime.

Comme une brise légère, elle est entrée par le trou de la serrure dans la maison du bourgeois-bohème, du gentleman-farmer, de l’écrivain de génie, de l’homme public engagé… pour nous présenter son nouvel ami afin qu’il devienne le nôtre. Comment ne pas céder au charme du monstre littéraire quand on lit qu’au fond il ne désirait rien d’autre qu’une maison, une épouse aimante, des potes, des enfants, des chiens, des chats et des fleurs… ? Du plus grand désir au plus intime, il y a du Brassens chez cet homme-là ! Le lecteur prend une grande bouffée de ses propres rêves.

Chez Zola Si Médan m’était conté… est un cadeau inestimable sur lequel se croisent les rubans de l’érudition aux couleurs d’une langue tout en sourire et en complicité. Parce qu’il fait le pont entre la passion d’une vie et la littérature, ce n’est pas un ouvrage supplémentaire sur Zola mais un livre qui compte. Un livre que l’on referme en levant les yeux au ciel.

Claude GODFRYD

Chez Zola Si Médan m’était conté…, de Valentine del Moral, Editions de Fallois, 220 p., 18 €.

La voix du peuple russe nobélisée

Svetlana Alexievitch a été récompensée aujourd’hui du prix Nobel de Littérature. Elle rejoint d’illustres reines des lettres, telles la canadienne Alice Munro ou l’américaine Doris Lessing.

4785466_6_6fd1_l-ecrivaine-bielorusse-svetlana-alexievitch-a_8cb695439e444ed3eaf0852e6646ea16 photo Le Monde.fr

Ecrivain de témoignage plus que de récit, née en Ukraine en 1948, Svetlana Alexievitch use sa plume depuis des décennies pour porter la voix des traumatisés de l’histoire. Des femmes soldats lors des batailles entre l’URSS et l’Allemagne nazie, dans La guerre n’a pas un visage de femme, aux brimés de Staline dans La fin de l’Homme rouge. Nous reproduisons ci-dessous notre chronique de cette oeuvre magistrale (à consulter avec une critique de « La mort de Staline » sur notre blog bande dessinée osajohnson.wordpress.com).

Lors de la cérémonie du Nobel, Svetlana Alexievitch a déclaré ceci :

« J’aime le monde russe, bon et humaniste, devant lequel tout le monde s’incline, celui du ballet et de la musique […] « Mais je n’aime pas celui de Béria, Staline, Poutine et Choïgou, cette Russie qui en arrive à 86 % à se réjouir quand des gens meurent dans le Donbass, à rire des Ukrainiens et à croire qu’on peut tout régler par la force ».
En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/prix-nobel/article/2015/10/08/le-prix-nobel-de-litterature-attribue-a-la-bielorusse-svetlana-alexievitch_4785368_1772031.html#tFAJYAfKu0vAqqr1.99

La Fin de l’homme rouge, le roman de voix du malheur russe

« Seul un Soviétique peut comprendre un Soviétique », dit un anonyme dans le prologue du dernier livre de Svetlana Alexievitch, La Fin de l’homme rouge, couronné du prix Medicis Essai 2013. Au long de 500 pages de témoignages, l’écrivain biélorusse redonne voix au chapitre à ces ouvriers, cadres du Parti, militaires, anciens zeks, femmes au foyer, employés, enseignants, universitaires, brisés par les purges, dénonciations, déportations et tortures. C’est une longue procession de centaines d’heures d’écoute et de réécriture au plus près de la simplicité de ces témoins, qu’il a fallu rencontrer, convaincre et aussi rassurer. 500 pages de glace et d’effroi par ceux qui ont vécu l’enfer stalinien. 500 pages qui ébranlent la conscience du lecteur, même le plus endurci.

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Ces « Homo Sovieticus » qui semblent sortir d’un autre âge, étaient-ils les prisonniers d’une psychologie d’esclaves ou des croyants qu’aveuglait leur foi en un monde meilleur ? Depuis leurs campagnes, leurs usines, au fond d’une misère extrême, souffrant simplement de vivre, quelle vision différente pouvaient-ils avoir de Staline, l’infaillible généralissime tenant en échec la Wermacht dès 1943 ; puis trônant en héros national, ce génial architecte qui hissait en quelques années l’URSS au rang des premières puissances mondiales, redonnant confiance et fierté à un peuple en guenilles ? Peut-on seulement comprendre ces nostalgiques de leur régime cannibale ? Un homme raconte l’arrestation de son épouse, cadre du Parti. Lui-même déporté quelques jours plus tard, il perd toute trace de sa femme jusqu’à ce qu’il soit libéré après dix années d’internement. La veille de Noël, il apprend enfin le bannissement de sa compagne et son décès. Mais on lui rend sa carte du Parti, alors il retourne se mettre au service du pouvoir… Groggys sous les effets de la propagande, de la police secrète omniprésente, du culte organisé du Dieu Staline, de l’embrigadement, des privations et des souffrances de la Grande Utopie, mués en peuple des âmes mortes, les Russes semblent avoir signé leur arrêt de malheur pour l’éternité.

Chronique des gens ordinaires, La Fin de l’Homme rouge laisse aussi percer « le temps du désenchantement », comme le souligne le sous-titre de l’ouvrage. Car Staline disparu, tout ne passe pas du rouge au rose pour le peuple russe. La déstalinisation commence lentement et laisse les gens sans repères. Avec l’évocation des années Gorbatchev et Eltsine, les Russes expriment enfin leur terrible sentiment d’abandon. Qu’a-t-on fait de leurs années de sacrifices ? Le lecteur se trouve pris au piège d’un dilemme aussi intelligent que redoutable lorsqu’un vieil homme renvoie dos-à-dos le communisme et la société de consommation occidentale. Vassili Petrovitch N., 87 ans, membre du Parti communiste depuis 1922, fulmine : « Les hommes ont toujours envie de croire en quelque chose. En Dieu ou dans le progrès technique. Dans la chimie, dans les molécules, dans une raison supérieure… Aujourd’hui, c’est dans le marché. Bon, admettons, on va se remplir le ventre, et après ? (…) Mes petits-enfants me demandent : “ Tu y croyais vraiment au communisme ? Pourquoi pas aux extra-terrestres pendant que tu y es ? ”. Mon rêve, c’était la paix dans les chaumières, et la guerre dans les palais. »

La Fin de l’homme rouge pointe aussi au passage les racines idéologiques du pouvoir russe actuel. Issu lui-même du système stalinien, l’ancien lieutenant-colonel du KGB Vladimir Poutine n’a-t-il pas réhabilité l’hymne soviétique, muselé la presse et l’opposition, tandis que les bottes de l’Armée rouge résonnent depuis le printemps 2014 en Ukraine et en Crimée ? Poutine vise bien la reconstruction d’une URSS moderne, d’ailleurs il ne s’en cache pas.

Portée par le don de saisir chaque instant, chaque pépite de vie et de mort dans les paroles et les yeux de ces Soviétiques encore hallucinés, que Svetlana Alexievitch soit remerciée d’avoir porté à nos pensées suffisantes, par «ces milliers de détails d’une vie qui a disparu», la vérité injuste de ce peuple supplicié.

M-A.G.